A la révolution française, Jean-Louis Bareel, curé constitutionnel de
Socx, village situé à deux kilomètres au sud
sud-ouest de Bergues, avait eu la bonne idée de racheter pour son église l’une
des cloches du carillon de l’abbaye Saint-Winoc
de Bergues.
Le choix s’était porté sur Maure, 1.280 kilos, cinquième cloche du carillon
abbatial de trente-cinq cloches fondu en une année dans les cours de l’abbaye
par les frères Toussaint et Pierre Cambron de Lille. La cloche sera donc hissée
dans la fière tour de brique à flèche de pierre de l’église Saint-Léger,
bâtiment situé sur une hauteur proche de son lieu de naissance.
La tour va malheureusement être ébranlée par des projectiles allemands lors
du dernier conflit mondial et lors de la grande tempête des 11 et 12 novembre
1940, la flèche va être renversée et tomber, entraînant avec elle la cloche.
Pour la soustraire aux occupants, les habitants creusent un trou sous le dallage
de la tour et enterre la cloche.
Lorsque la tour sera réparée, on exhumera la cloche pour la remonter dans la
tour. Malheureusement, si la cloche a résisté à sa chute, elle est fêlée et la
cloche étant classée, pas question de la refondre. La cloche restera muette, en
haut de sa tour, sous une épaisse couche de fiente de pigeons…
Suite au dernière élection municipale, le nouveau maire, M. Christian Duyck,
contacte les autorités. Deux solutions sont envisageables : la soudure ou la
fonte d’une nouvelle cloche, à l’identique de l’ancienne. C’est cette seconde
hypothèse qui est retenue, la fêlure traversant la fameuse frise à danse macabre
qui a valut à la cloche son classement au titre des monuments historiques. La
cloche sera donc descendue de son beffroi en juillet de cette année de façon à
pouvoir la copier.
Le 2 octobre 2010, fête de Saint-Léger, patron de la paroisse, est la date
retenue pour la coulée. Le maire l’a décidé, la coulée se fera sur place, comme
autrefois. Ce doit être un moment fort pour la commune. De fait, ce samedi 2
octobre, le public est nombreux pour voir l’arrivée des moules, leur
ensevelissement dans la fosse de coulée, la construction des fours… Bernard
Paschal, initiateur du projet, commente toute les interventions au micro.
Malheureusement, il pleut et le chantier se transforme vite en champs de boue.
Mais les spectateurs tiennent à voir l’événement ! Même l’ancienne cloche est
arrivée, tirée par une charrette à cheval pour assister à la coulée de sa sœur
jumelle…
Mais le sort s’acharne. L’un des trois brûleurs qui chauffent le métal vient
à rendre l’âme. Après bien des essais, il faut se résigner, le brûleur est mort.
L’un des habitants, artisan de profession, apporte alors un vieux brûleur de
chauffage central. Cela permettra au moins de maintenir la température du métal…
Suite à ce problème crucial de brûleur, la fonte bien sur ne peut avoir lieu
dans les temps et seuls les discours auront lieu selon le timing annoncé. Pour
la fonte il faudra attendre, attendre... Le suspens est intense et l'on sent la
pression monter, même si fondeur, André Voegelé, garde son calme, imperturbable.
Quatre heures après l’heure officielle, le bronze des trois creusets est
enfin à la bonne température. On va pouvoir couler ! Malgré l’attente, le froid
et la pluie, deux cents spectateurs sont toujours là, attendant avec impatience
ce grand moment. Des dizaines d’appareils photos et autres caméscopes
s’apprêtent à immortaliser l’événement…
Sur le signal du fondeur, le prêtre de la paroisse, l’abbé Pierre Moreel,
s’avance et bénit le métal en fusion. La foule est soudain recueillie. Puis le
fondeur donne ses dernières instructions après que tous les intervenants aient
revêtu d’étranges tenues semblées sorties tout droit de la guerre des étoiles…
Chacun est à son poste, casqué, ganté, armé de grandes louches.
Au signal du fondeur, le couvercle des creusets est retiré et les hommes se
livrent à un étrange manège : ils plongent sans relâche leur louche dans le bac
incandescent et la vide dans la rigole à leur pied, le conduit en briques
réfractaires emmenant le métal en fusion au cœur du moule.
" Plus vite ! " hurle le fondeur. La scène est dantesque, entre le
rougeoiement du métal et l’obscurité de la nuit, à peine trouée par le faisceau
de quelques projecteurs. On se croirait dans l’atelier de Vulcain… Chez les
hommes la fatigue se fait sentir car la chaleur est intense près des fours et il
faut manipuler à bout de bras quinze kilos de métal incandescent. Les hommes
épuisés sont remplacés au plus vite car le temps presse ! Chaque seconde
compte...
Et puis tout à coup, tout s’arrête, se fige. La dernière louche a alimenté le
gouffre avide de bronze en fusion… Un moment de silence puis des
applaudissements nourris.
L’aventure est terminée mais il faudra encore attendre une semaine pour
savoir si elle est réussie !
De fait, une semaine plus tard, le 9 octobre, la cloche était
dégagée de son moule, polie et... testée.
Le dimanche 17 octobre la cloche était "baptisée" avant d'être
hissée dans la tour le lundi 18 en début d'après midi, date où la
nouvelle Maure commença à remplacer son ancêtre que l'on peut
maintenant admirer au fond de l'église paroissiale...